Rencontre avec Mustapha Ebdi, co-bourgmestre de Kobané

IMG_0036Nous rencontrons Mustapha Ebdi, co-bourgmestre de Kobané, pour nous entretenir sur la situation après leur victoire sur les groupes terroristes de Daesh. Mustapha Ebdi est un Kurde syrien, qui a pu quitter le pays pour participer à Strasbourg à l’assemblée de la Fédération européenne des villes et des municipalités. Avec sa collègue maire Rogin Dogan, Mustapha Abdi est chargé de reconstruire la ville dévastée de Kobané.

Comment fonctionne le modèle d’autogouvernance au niveau de la ville de Kobané ?

J’ai été élu co-bourgmestre et je ne peux rien signer sans l’accord de ma collègue maire. De cette manière, notre duo assure le partage du pouvoir et des responsabilités au sommet dans le respect de la parité hommes-femmes. Il existe 13 districts, chacun ayant son propre conseil composé de 31 élus. Ils ont été élus en fonction de leur sensibilité politique ou de leur engagement personnel dans la société civile. Chaque conseil de district élit son propre comité exécutif de 5 personnes. Au niveau de la ville, nous travaillons avec des représentants des différents districts. Comme tous les autres élus, je suis révocable à tout moment, et il ne m’est pas possible d’exercer plus de 2 mandats identiques consécutifs.

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ?

Depuis le début de l’année 2012 jusqu’à l’été 2014, avant que Daesh n’attaque notre canton et ne tente de s’emparer de Kobané, notre expérience de l’autogouvernance a été des plus positives.Cette auto-organisation avait commencé à fonctionner avant la guerre. Nous avions créé 5 comités thématiques pour gérer la ville : un comité chargé de la fourniture d’électricité et d’énergie, un autre de l’approvisionnement en eau, un troisième des produits de base/alimentaires, un quatrième pour garantir le bon fonctionnement administratif et démocratique, et enfin un cinquième pour la sécurité. Nous nous sommes organisés selon les principes de la Charte sociale de Rojava. A Kobané vivent une majorité de Kurdes, mais aussi des Arabes et de Arméniens. Dans les autres cantons comme Cizre, la composition de la population locale est plus hétérogène : il y a au moins un tiers de chrétiens, de chaldéens, d’Assyriens, quelques yézidis et aussi des Arabes. Notre préoccupation principale était de mettre fin au sentiment d’incertitude dans laquelle vivait la population : nous vivons en Syrie, et donc nous ne pouvons pas fonctionner d’une manière contraire à la constitution syrienne. Nous avons patiemment expliqué qu’il était temps de travailler d’une autre façon. Le régime de Bachar el-Assad laissait peu ou pas du tout de marge pour l’autonomie culturelle et organisationnelle. Nous avons dû montrer que notre Charte ne réclamait nullement la séparation. Le modèle de Rojava prône l’idée de « frontières molles », il a pour idéal le dépassement du système étatique qui rend l’autogouvernance impossible et nous contraint à une démocratie de façade. L’une des principales difficultés réside dans le fait que les gens doivent apprendre à choisir des représentants en fonction du contenu, là où souvent agissent des réflexes liés à la tradition ou à l’appartenance tribale. Les gens avaient tendance à dire : « Pourquoi a-t-on élu cette personne de cette famille-là ? » Changer ses habitudes va prendre du temps.

Où en êtes-vous sur le plan économique ? Kobané est-elle en tous points de vue dépendante du régime syrien ?

Nous étions une sorte de colonie, spécialisée dans la production de céréales, incapable d’autonomie économique. Nous étions dépendants de nos voisins arabes pour l’eau, idem pour l’électricité, et même pour le pétrole. Durant la courte période de 2012 à 2014, nous avons pris des mesures pour devenir plus autonomes. Nous avons ainsi mis en place notre propre mode de distribution d’eau grâce à tout un ensemble de puits et de réseau collecteur. Nous avons fait des réserves de diesel et disposons de notre propre système de raffinage à petite échelle, suffisant pour faire tourner des générateurs diesel et produire au moins 2 heures d’électricité par jour. Nous avons ainsi pu assurer sans interruption la fourniture en électricité des hôpitaux et autres services essentiels. La région est le grenier du Moyen-Orient et nous possédons aussi d’énormes réserves dans ce domaine. Par contre nous n’avions pas de moulin. On en a fait venir un en pièces détachées, par nos propres routes d’approvisionnement. Nous avons désormais 3 moulins prêts à l’emploi.

Comment avez-vous réussi à vaincre Daesh ?

Avant le déclenchement de la guerre civile en Syrie, la ville comptait environ 34 000 habitants. Mais ce chiffre est monté jusqu’à 120 000 pendant le conflit. Presque tous les habitants avaient déserté la ville quand ils comprirent que Daesh voulait coûte que coûte s’emparer de Kobané. La ville subit l’assaut de 8000 terroristes. Cette bande de terroristes fascistes disposait d’armes ultra-performantes, volées à Mossoul aux soldats de la 2e armée irakienne (80 000 hommes) qu’elle avait mise en déroute. Durant les premiers mois de l’autogouvernance, nous avions déjà commencé à former des unités d’autodéfense. Chaque famille devait désigner quelqu’un pour suivre un entraînement de quelques semaines. Ainsi, les unités YPG (Unités de défense du peuple) et YPJ (branche non mixte femme) étaient prêtes à assurer notre défense. Nous avons pu nous appuyer sur tout un savoir-faire, sur l’expérience des militants du HPG (le Parti démocratique populaire) et du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Des hommes et des femmes qui, avant la trêve avec l’Etat turc, avaient acquis une longue expérience de combat dans les montagnes du nord du Kurdistan (en Turquie). Daesh conduisit l’assaut avec des armes lourdes et des combattants aguerris. Des djihadistes qui avaient semé la terreur dans leur propre pays et avaient l’habitude de se frotter à des militaires. Certes, nos propres combattants étaient insuffisamment équipés, mis à part leur Kalachnikov et quelques puissants fusils mitrailleurs. Mais eux connaissaient la ville comme leur poche, et malgré un rapport de forces déséquilibré de 1 contre 8, ils surent livrer bataille. Nous avons perdu 450 combattants, et à un moment donné nous ne contrôlions plus que 20 % de la ville ! Les Etats-Unis ont procédé à des bombardements, en s’appuyant sur les informations fournies par leurs propres agents de renseignement. Mais à aucun moment nous n’avons reçu d’armes ou de munitions de la coalition, car fort heureusement, nos propres voies d’approvisionnement avaient continué de fonctionner, hélas au prix de la vie de plusieurs camarades. N’oubliez pas que la Turquie avait fermé les frontières et ne laissait passer ni rien ni personne. Pour atteindre Kobané, il fallait franchir un champ miné ou s’introduire clandestinement dans un territoire contrôlé par Daesh…

Daesh a utilisé sciemment des actes de cruauté à des fins de propagande, pour frapper de terreur les populations civiles et les pousser à s’enfuir. Le fait qu’à Kobané il y ait eu des femmes combattant aux côtés des hommes en première ligne et que notre résistance ait été si coriace a démoralisé les djihadistes. Daesh a dû recourir de plus en plus à des djihadistes occidentaux pour des opérations suicide. Nous avons réussi à neutraliser à temps la plupart de ces voitures bourrées d’explosifs que ces bandits ont lancées sur nos positions. Fin janvier, nous sommes parvenus à repousser Daesh hors de nos murs !

Quelle est la situation actuelle dans la ville de Kobané ?

La ville est complètement dévastée. Elle est truffée de pièges, et déjà 20 personnes ont perdu la vie rien qu’en nettoyant les décombres. Un peu moins de 10 % des bâtiments est actuellement accessible. Au moins 800 cadavres gisent encore sous les ruines. La puanteur y est insupportable. Nous souhaitons nettoyer la ville pour éviter tout risque d’épidémies et nous demandons de l’aide internationale. Les corps que nous avons retrouvés sous les décombres ont été enterrés et nous conservons toutes les données permettant leur identification. Toutes les dépouilles, même celles de nos ennemis, méritent un traitement digne et humain. Les djihadistes venus d’Occident sont des esprits égarés, partis à la dérive, qui se sont mis au service d’une mauvaise cause. Nombre d’entre eux ne tenaient le coup qu’ à grand renfort de stupéfiants.

Quand commencera la reconstruction ?

Selon le rapport du conseil municipal d’Amed (appelé aussi Diyarbakir, en Turquie), Kobané doit d’abord être reconnue comme « internationational disaster-zone », zone internationale de désastre.

Il faut rouvrir le poste frontière de Mursitpinar, afin de permettre l’acheminement de l’aide matérielle et humanitaire, ce qui n’est toujours pas le cas ! Nous allons probablement laisser une partie de la ville en l’état, en mémoire du combat héroïque qui a coûté la vie à tant de jeunes et valeureux combattantes et combattants ! Nous allons commencer par la reconstruction des équipements collectifs, des écoles et dispensaires, afin de permettre à tous ceux qui reviennent de reprendre une vie normale. Nous savons que nombre d’entre eux ont fui jusqu’en Irak, mais nous comptons bien sur leur retour. D’ici un an, tout doit être prêt pour accueillir à Kobané plusieurs dizaines d’habitants. Voilà la mission que ma collègue Rogin Dogan (architecte) et moi-même nous sommes assigné.

Qu’attendez-vous de nous, de l’Europe ?

Toute forme de solidarité est la bienvenue : nous avons besoin de médicaments, de livres, d’argent, mais aussi de savoir- faire et d’expertise. Rojava ne doit pas subir d’embargo ! Nous espérons qu’on osera en Europe reconnaître et soutenir notre expérience de l’autogouvernance. Nous ne nous battons pas pour un Kurdistan indépendant mais pour donner le plus possible de pouvoir à la population. L’autogouvernance pour tous les habitants, quel que soit leur religion, leur origine culturelle ou ethnique, dans le respect de l’égalité des sexes. C’est la seule voie possible pour empêcher que la poudrière du Moyen-Orient ne s’enlise complètement dans la nuit noire de la barbarie et de l’oppression, avec son lot sans fin de souffrances et de malheurs. Ici, nous avons le fascisme à nos portes, mais les régimes dictatoriaux ou l’oppression féodale ne sont en aucun cas des alternatives. La paix n’est possible que dans une société où nous sommes toutes et tous à égalité.

Le comité de soutien « Projet Rojava » soutient le projet de création d’une école à Kobané et d’un dispensaire à Céziré. Notre objectif est de récolter 30 000 euros d’ici la fin de l’été. Tout le monde peut contribuer. Vous pouvez dès à présent faire un virement au compte du Comité un Ecole pour Kobane-Shengal BE09 3611 4536 5957.

http://en.firatajans.com/features/mayor-of-kobane-we-told-about-the-rojava-model-at-clra-meeting

http://www.rfi.fr/moyen-orient/20150129-syrie-kobane-liberee-joie-tristesse-reconstruction-martyre-ville/

http://www.al-monitor.com/pulse/politics/2015/03/turkey-syria-kobane-reconstruct-1.html

Toutes les photos de Kobané sont de Jonathan Raavictory for Kobane, IS conflict

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