De la paix armée au confédéralisme démocratique par la voie des élections ?

A nouveau, le message de Newroz (fête de la nouvelle année kurde) d’Abdullah Öcalan était un message de paix. Il appelait à déposer les armes dans le nord du Kurdistan (en Turquie) et prônait un vivre-ensemble pacifique. Ce message n’est pas le premier du genre. Depuis son arrestation, c’est la septième fois qu’Öcalan et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) décrètent un cessez-le-feu unilatéral.

Lors de notre séjour à Qandil, au cœur des territoires où réside les HPG, les unités d’autodéfense du peuple kurde, nous avons pu aborder cette question de vive voix avec Cemal Bayek, ancien dirigeant du mouvement armée du PKK, les HPG. « L’appel d’Öcalan rencontre un vif soutien. Mais nous avons déjà vu des dizaines de fois comment notre appel à un cessez-le-feu était systématiquement saboté par les provocations des unités paramilitaires de la Turquie. Dans les villages autour d’Amed (Dyarbakir), des écoles ont brûlé, des gens ont été massacrés sans aucune raison. Le but de ces actions est évident : le régime turc veut susciter dans la population kurde des sentiments capables de pousser à des actions terroristes. Mais depuis le début des années 2000, nous avons choisi de poursuivre notre combat en Turquie d’abord sur la scène politique et démocratique. Nous n’avons pas rendu les armes mais nous avons laissé de côté la confrontation militaire. La violence des années 1980 et 1990 a coûté la vie à beaucoup de gens et ce, des deux côtés. D’un côté la lutte armée nous a assuré le soutien de la population kurde mais de l’autre elle nous a éloignés du peuple turc. Cette approche a desservi nos projets. »

En réitérant son appel pour une solution pacifique, Öcalan accentue la pression sur le président turc Erdogan. Ces dernières années, Erdogan a considérablement limité l’influence politique de l’armée. Depuis le coup d’Etat de 1980, l’armée turque était devenue un Etat dans l’Etat. Erdogan a mis en œuvre des réformes économiques qui ont rehaussé le niveau de vie des habitants de l’Anatolie – là où vivent de nombreux Kurdes. Mais à ses yeux, la question kurde n’existe toujours pas. Pour lui ce ne sont que des « montagnards turcs » ayant leur propre dialecte. Point à la ligne. Aujourd’hui, le cessez-le-feu est perçu par la population comme une chance à ne pas laisser passer. Mais cette invitation à entamer des négociations de paix ne rencontre aucun écho. Erdogan sape ainsi sa propre position et les divisions grandissent au sein de l’AKP (le Parti de la justice et du développement), le parti du président. Cela a récemment provoqué des conflits internes, entre autres avec le vice-Premier ministre et porte-parole du gouvernement Bülent Arinç, fondateur historique lui aussi de l’AKP.

S’ajoute à cela le fait qu’Erdogan s’octroie de plus en plus de pouvoir personnel et caresse des rêves de grandeur néo-ottomane. Avec d’autres forces de gauche turques, nous avons fondé le HDP (le Parti démocratique populaire), et nous espérons dépasser le seuil des 10% aux prochaines élections législatives. Le HDP est connu pour sa défense des droits des minorités, comme les Kurdes, mais il défend aussi les droits des femmes, les libertés syndicales, et les droits des LGTB. Il joue résolument la carte de la démocratie contrairement à la dérive autocratique d’Erdogan. De nombreux Turcs, dont les Kémalistes – des nationalistes laïques, partisans de Kemal Atatürk- craignent tellement une confiscation du pouvoir par la clique d’Erdogan qu’ils estiment la présence du HDP nécessaire pour enrayer ce processus. En clair, ils doutent aussi de leurs propres capacités à le faire … Erdogan se fait de plus en plus d’ennemis, y compris dans ses propres rangs. Le HDP ne se contente pas de faire barrage à Erdogan, il œuvre à un véritable processus de paix démocratique. Voilà pourquoi la question kurde et le dernier appel d’Öcalan rencontrent autant de soutien, et fait nouveau, on constate également une certaine sensibilisation à ce sujet au sein de la population turque.

Alors pourquoi dans ces conditions poursuivre la guérilla, si Öcalan et le PKK se sont désormais engagés sur la voie de la paix et du confédéralisme démocratique ?

Cemal Bayik  nous explique que le principe d’autodéfense des peuples reste d’actualité. « Tant que les Etats conservent le monopole de la violence, tout peuple peut être opprimé. Mais ce principe d’autodéfense ne signifie nullement que la lutte armée est la seule voie possible, bien au contraire. Au moment de la création du PKK (1978), la répression était effroyable, aussi bien à l’encontre du mouvement étudiant kurde qu’à l’égard de toutes les autres forces progressistes et de gauche en Turquie. Les manifestations d’étudiants, les actions pour la reconnaissance de la langue et de la culture kurdes, et j’en passe, à chaque fois, il y avait des morts! »

La violence d’Etat existait avant même que nous puissions nous défendre. Les années 1970 virent la participation à la coalition gouvernementale de l’extrême droite MHP (le Parti d’action nationaliste) dont les Loups gris constituaient l’organisation de jeunesse. Leur arrivée au pouvoir se traduisit par l’élimination physique de presque 2200 militants de gauche. Le degré de violence était particulièrement élevé et les groupes de la gauche radicale turque recherchaient l’affrontement physique avec les bandes néofascistes qui semaient la terreur. Les années 1970 furent des années de violence extrême pour la population, il y eut des pogromes dans l’Est de la Turquie, des massacres de villages alévites et kurdes entiers! Après le putsch militaire de 1980 la répression s’intensifia, et il y eut 650 000 arrestations, 1,6 million de mises en accusation, des tortures quotidiennes sur les 150 000 prisonniers, 517 condamnations à mort, 30 000 licenciements dans la fonction publique, et 667 associations et partis furent interdits. Pendant plus de 15 ans, la Turquie a connu un climat de terreur et la gauche a été combattue de toutes les manières possibles.

Cependant, la lutte entre la droite turque – qui était raciste et chauvine – et les forces progressistes de gauche turques n’impliquait jamais la reconnaissance des droits des minorités ou de l’autonomie culturelle. Elle se concentrait pour l’essentiel sur le partage du pouvoir entre les différentes fractions des élites, économiques et politiques. Une lutte de pouvoir entre les élites urbaines de la bourgeoisie éclairée d’une part et les élites conservatrices, religieuses et féodales d’autre part. Lorsque le parti communiste turc (qui n’avait d’ailleurs pas le droit de s’appeler communiste pour des motifs constitutionnels), officiel et légaliste, choisit de mettre pour la première fois en 1967 la question kurde sur le tapis, il fut immédiatement interdit.

Le centre gauche était lui aussi ultra chauvin, et même la gauche radicale turque restait sourde aux revendications des Kurdes. Le PKK a été fondé en 1978 au moment où différents militants décidèrent de combattre le nationalisme turc au sein de la gauche et de mettre le droit à l’autodétermination des Kurdes à l’ordre du jour. Au début, on opta pour une lutte non-violente, mais très vite cette tactique s’avéra peu fructueuse face à la féroce répression et à la violence de l’Etat turc. Ce n’est qu’en 1984 que l’on s’engagea dans la guérilla. Celle-ci, reposant sur une bonne organisation, se montra capable d’offrir du fil à retordre à l’armée turque. Cette lutte armée a notamment valu au PKK un large soutien de la population kurde. Ce qui ne signifiait pas qu’on avait renvoyé aux calendes grecques toute recherche de solution pacifique. Depuis 1993, le PKK a décrété à 7 reprises un cessez-le-feu, unilatéral le plus souvent, afin de donner une chance aux négociations de paix. Mais à chaque fois, soit l’Etat turc y a vu un signe de faiblesse et a déclenché une offensive militaire, soit il a continué à ignorer la question kurde. Pourtant, il apparaissait de plus en plus clairement que ni le PKK ni l’Etat turc n’étaient en capacité de gagner cette guerre. Les estimations selon les sources les plus conservatrices parlent de 45 000 morts depuis le déclenchement du conflit armé, chiffre auquel viendraient s’ajouter 17 000 disparus et plus de 2 millions de personnes qui se seraient réfugiées dans les montagnes pour échapper à la violence.

La lutte armée n’a-t-elle rien apporté ?

Cemal continue son exposé de la situation et nous explique que depuis l’incarcération d’Öcalan, le PKK a dressé le bilan de 30 années de lutte armée. « Celle-ci aura en tout cas permis de mettre la question kurde à l’ordre du jour national et international. Mais maintenant la lutte armée ne peut plus jouer un rôle positif ». Öcalan lui-même reconnaît sa part de responsabilité dans l’erreur d’avoir fait de cette approche l’axe centrale de notre combat. « En plus, y compris dans les rangs du PKK il y a eu des violations des droits humains et à certains moments une forme de banditisme a failli prendre le dessus. Il est temps maintenant de changer son fusil d’épaule. » Durant la célébration de Newroz cette année, Öcalan a rendu publiques 10 propositions pour une véritable paix durable en Turquie. Ces 10 propositions ne visent pas seulement la résolution de la question kurde, mais ambitionnent également de renforcer et de développer le processus démocratique en Turquie, non seulement en faveur des Kurdes mais aussi de toutes les autres minorités. L’émancipation des femmes et les questions écologiques, de même que la redistribution des richesses et la lutte contre l’exploitation sont des priorités pour le leader du PKK. Il a appelé à la création d’une commission parlementaire pour diriger le processus de paix. Et si celle-ci voyait le jour, il a invité le PKK à se réunir en congrès afin de mettre un terme à la lutte armée en Turquie.

En 2013, Öcalan avait déjà lancé un appel similaire, mais l’Etat turc y avait répondu par un nouveau recours à la violence dans le Kurdistan turc. Le plus étonnant avait été la réaction du vice-Premier ministre et porte-parole du gouvernement, et membre comme Erdogan de l’APK, Bülent Arinç. Erdogan avait désapprouvé les rencontres qui avaient eu lieu entre des représentants de l’APK et du HDP dans le but d’initier un processus de paix. Arinç avait jugé l’intervention d’Erdogan déplacée. «Cette opinion n’engage que Monsieur Erdogan. Mais ce n’est pas lui qui dirige le pays, c’est le gouvernement. » Erdogan est le président de la Turquie et, au sens strict du terme, il ne fait pas partie du gouvernement. Cet exemple illustre à quel point les élites d’Ankara butent de plus en plus sur la question kurde et ne peuvent plus se permettre d’ignorer l’appel à un processus de réconciliation démocratique et pacifique.

Mais cette évolution concorde-t-elle avec la nouvelle idée d’un confédéralisme démocratique et d’une démocratie directe par le bas, telle qu’elle est en train de s’expérimenter à Rojava ? Ne place-t-on pas trop de faux espoirs dans un processus de paix dont le succès dépend des élites politiques turques ?

Cemal Bayek comprend notre inquiétude. Mais il nous assure que les Kurdes turcs n’attendent pas de façon passive le résultat de ce processus de paix. Le HDP et son parti frère au Kurdistan turc, le BDP (le Parti pour la paix et la démocratie), fort de sa majorité absolue aux élections locales, s’emploient depuis des années à mettre en pratique l’appel d’Öcalan. Comme à Rojava, ils travaillent avec la population locale à mettre en œuvre une gouvernance de démocratie directe, en créant des écoles, des bibliothèques, des dispensaires et autres instances publiques, placés sous le contrôle direct de la population, dans le cadre de conseils locaux. Ainsi coexistent deux formes de pouvoirs, ces conseils populaires confédérés démocratiquement à côté des instances publiques officielles de l’Etat turc. La démocratisation qui doit favoriser le processus de paix existe d’ores et déjà sur le terrain.

(Pour un aperçu historique, voir Living Freedom, the Evolution of the Kurdisch Conflict in Turkey and the Efforts to Resolve it, by Adem Uzun)

 

 

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